BF

Le pacte de l’eau

Un reportage de Samuel Turpin, photojournaliste engagé sur les droits humains et les causes environnementales depuis plus de 20 ans et a été lauréat du "United Nations Sustainable Goal Development Goals Award" en 2019 pour son projet Human & climate change stories.

Au Burkina Faso, s’approvisionner en eau potable devient un défi. Fuyant le Nord miné par un conflit débuté il y a 4 ans, un million de burkinabé sont aujourd’hui déplacés. L’afflux de populations accentue la pression hydrique et déstabilise un fragile équilibre en zones urbaine et rurale. Derrière le conflit se cachent les souffrances d’un monde rural fragilisé par les effets du dérèglement climatique et les politiques publiques.

  • Village de Balgouma -commune de Kaya –Burkina Faso. " Il n'y a qu'un seul point d'eau pour nous tous, et pour le bétail qui est prioritaire. On peut venir à la pompe à 06h du matin et attendre jusqu'à midi." Crédit photo : Samuel Turpin/ Oxfam

    « Regardez toutes ces femmes, elles viennent là avec leurs bidons pour chercher de l’eau. Elles font la queue ici à la pompe pendant quatre ou cinq heures pour obtenir parfois un seul bidon de 10 litres», décrit Binta Sawadogo, maire adjointe de la ville de Kaya, la préfecture de la région Centre Nord. Les bidons s’alignent sur des dizaines de mètres. Des bidons rouge, vert, jaune, bleu. Certains arborent encore les autocollants des organisations humanitaires qui les ont distribués. Il est treize heures. Le soleil est au plus haut, et vient mordre tout ce qui dépasse des maigres bandes d’ombre qui tournent avec le soleil. Quelques privilégiées s’abritent sous l’ombre de la tente qui servait il y a quelques mois à l’enregistrement des déplacés, sans perdre de vue leur bidon. L’ordre est celui des arrivées. Première arrivée, première servie.

    Nous sommes au secteur 6. Ici, la majorité des déplacés se sont « fondus » dans la masse, en trouvant refuge auprès du cercle familial ou d’une famille d’accueil. Dissimulées derrière chaque mur de parcelle, les bâches blanches ou bleues indiquent partout la présence des 100 000 déplacés qui sont venus doubler la population de la ville en moins de deux ans. La région accueille au total près de 500 000 personnes déplacées.

    Depuis 2016, le Burkina Faso s’enfonce progressivement dans le chaos et la violence. Dans le sillage du Mali voisin, des groupes djihadistes se sont rapidement installés dans les grandes zones désertiques du nord délaissées depuis 30 ans par les gouvernements qui se sont succédés.

    Aidé par la déliquescence de l’Etat et le climat insurrectionnel qui ont suivi la chute de Blaise Compaoré, les groupes armés ont exploité les antagonismes locaux et la dégradation des conditions du monde rural pour recruter au sein de de groupes de bandits locaux et de populations où prédomine un fort sentiment d’injustice, pour entretenir un vif sentiment « anti-pouvoir » et nourrir des clivages communautaires.

    Déstabilisées par l’engrenage d’une guerre civile, les autorités de Ouagadougou s’obstinent de leur côté à répondre par l’intervention militaire mais se voient de plus en plus fragilisées par les abus de ses propres forces armées, ainsi que des groupes d’autodéfense créés pour « aider à la lutte anti-terroriste ». Les affrontements ont causé le déplacement de plus d’un million de personnes vers les régions du Centre.

  • Village de Balgouma -commune de Kaya –Burkina Faso. Ce forage est utilisé pour les besoins domestiques et pour abreuver le bétail. Credit: Samuel Turpin/ Oxfam

    « Les infrastructures de la ville ne peuvent pas supporter un tel afflux en moins de deux ans, poursuit la maire adjointe de la ville. En particulier notre réseau d’eau. Surtout durant la période sèche qui dure de plus en plus longtemps, avec des températures de plus en plus élevées ». Les 4 forages qui allaient chercher l’eau à une profondeur moyenne lorsque le réseau d’eau a été installé en 1964 ont suffi à alimenter la ville durant plus de 35 ans, avant qu’elle ne se mette à grossir sous les effets conjugués d’une démographie croissante, d’une urbanisation accélérée par l’âpreté de la vie rurale et le leurre de nouvelles opportunités économiques.

    A partir de 2004, la ville est donc allée puiser son eau potable au Lac Dem, à une quinzaine de kilomètres. La station de pompage et de traitement d’eau a été remplacée en 2009, mais se révèle « d’une capacité déjà insuffisante pour la population de Kaya » confirme le directeur de l’Office Nationale des Eaux et de l’Assainissement, qui ne cache pas son inquiétude. Le lac Dem a perdu près de 40% de sa superficie en moins de 20 ans, sous l’effet des activités humaines qui exploitent les rives intensivement, mais aussi sous l’effet du dérèglement climatique. « Nous sommes fin février. C’est normalement un mois encore doux, mais nous avons déjà des températures du mois de mai, le mois le plus chaud de l’année. Et c’est maintenant comme cela pratiquement chaque année. Nous avons pour projet de creuser 3 nouveaux forages en profondeur en périphérie de la ville, mais en attendant, on doit appliquer un délestage », poursuit le directeur de l’ONEA.

    Des quartiers entiers ne sont plus alimentés. Comme le secteur 4, le plus peuplé de la ville. « Le problème d’eau a débuté en 2015. Nous avions l’eau une fois par semaine, puis toutes les deux semaines. L’eau venait la nuit. Nous avions même imaginé une veille avec toutes les femmes du quartier. Nous laissions nos robinets ouverts, et dès que l’une d’entre nous entendait couler l’eau, elle prévenait toutes les autres par whatsapp ou téléphone. Mais depuis que les déplacés sont arrivés, on peut faire tout un mois sans eau. Alors nous allons acheter de l’eau chez des privés », témoigne Clémence, une habitante du quartier.

    Le besoin guide l’offre. L’eau devient un business. « Une barrique d’eau de 200 litres coûtait 500 FCFA (0,80 euros) il y a deux ans. C’est maintenant 750 FCFA (1,1 euro) », poursuit Clémence. Dans un pays où les trois quarts de la population vit avec moins d’un euro par jour. « Le problème, c’est que l’ONEA nous demande de continuer à payer l’abonnement au réseau d’eau. Nous payons donc l’eau deux fois. »

    Ceux qui sont approvisionnés par le réseau d’eau de l’ONEA la revendent en se faisant une petite marge. D’autres creusent des puits dans leur parcelle en espérant trouver une source, puis montent une mini-station de pompage qui soulage tout un quartier.

    « Je reçois chaque semaine des dizaines de demande de forages, confirme l’adjointe au maire de la ville, et même si nous demandons aux propriétaires de procéder à des analyses pour s’assurer de la qualité de l’eau avant de la consommer ou de la vendre nous ne pouvons pas tout surveiller. Alors oui, nous sommes conscients qu’il y a des risques sanitaires, et que cela produit un marché de l’eau parallèle à l’ONEA. Mais nous n’avons pas le choix, en attendant de trouver des solutions !»

  •  Ville de Kaya –Burkina Faso. Sur le site de Kaya. L’équipe d'Oxfam veille au bon fonctionnement des infrastructures liées à l’accès à l’eau. Credit photo: Samuel Turpin/ Oxfam

    L’eau, nouvelle priorité pour les organisations internationales

    Au Burkina Faso, comme au Niger et Mali, les conflits et les mouvements de populations fragilisent les services existants, particulièrement en zone rurale. A commencer par les centres de santé qui peinent à répondre aux urgences médicales et psychologiques, et les ressources hydriques qui ne résistent pas à la pression de flux massifs de populations. Selon les agences des Nations-Unies et les Organisations Non Gouvernementales, 29 millions de personnes[1] ont besoin d’assistance dans la région sahélienne et près de 6 millions de personnes souffrent gravement d’un manque d’accès à l’eau potable.

    « Dans des situations d’urgence, lorsqu’il n’existe aucune infrastructure, nous avons recours au water trucking, c’est-à-dire convoyer de l’eau par camions citernes pour la distribuer ou la stocker dans des réservoirs souples. Mais cela demande une logistique et des coûts très importants. Dans des situations comme ici à Kaya, nous pouvons renforcer des infrastructures existantes.  Nous réhabilitons des pompes lorsqu’elles sont défectueuses, ou bien nous creusons de nouveaux forages dans les sites les plus stratégiques, où la demande est forte », explique Noël Zigani, responsable des opérations de l’ONG OXFAM pour la région Centre Nord. Après avoir été captée, l’eau est ensuite directement injectée dans le réseau existant de l’ONEA, ou stockée grâce à la construction de réservoirs et de châteaux d’eau pour compenser les dangers d’un approvisionnement incertain ou en « flux tendu ».

    L’accès à l’eau devient une composante prioritaire de tous les acteurs, surtout en période de pandémie. Pour des raisons humanitaires et sanitaires évidentes -car le manque d’eau ou la consommation d’eau non potable augmente les risques de maladies virales- mais aussi pour des raisons socio-économiques et sécuritaires.

    « Les difficultés d’accès à l’eau créent évidemment des tensions que l’on retrouve partout dans la ville. Et particulièrement sur les points d’eau. Les populations sont fatiguées. Les mamans se disputent leur place, leur bidon. On arrive à des querelles qui peuvent rapidement dégénérer », confie Noël Zigani. La gestion des conflits intercommunautaires s’est progressivement imposée comme une composante essentielle des interventions humanitaires et de développement. Les projets impliquent systématiquement les autorités locales et traditionnelles dans des comités de gestion et de sensibilisation des populations, pour aider à la cohésion sociale et éviter de recréer des frustrations et des sentiments d’inégalités entre les populations.

  • Village de Soubo -commune de Ouahigouya–Burkina Faso. Aguiratou Ouedraogo est agricultrice. Elle puise de l’eau dans un puits pour arroser ces cultures maraichères, avec l’aide d’une autre agricultrice. Credit photo: Samuel Turpin/ Oxfam

    « Traditionnellement, ce sont les femmes qui s’acquittent de la corvée d’eau dans nos régions sahéliennes. Mais passer une demi-journée voire une journée complète dans les files d’attente les empêche de vaquer à toutes leurs occupations quotidiennes pour « gagner un petit rien » : aller au marché, faire son petit commerce, s’occuper de la famille ou d’un petit verger, préparer les repas », poursuit Noël Zigani. Pour la grande majorité des ménages, ce sont ces « petits riens » qui assurent en effet chaque jour « le minimum survie ». Traditionnellement au cœur de la gestion du foyer, les femmes et les jeunes filles, sont aussi les plus vulnérables, en particulier les veuves ou les femmes séparées de leurs familles. Cette charge qui repose sur les femmes les expose à de nombreuses formes d’exploitation. Les femmes doivent « se débrouiller » et taire leur honte et leurs souffrances. Aminata nous interpelle sur notre chemin retour, loin des regards de la foule.  Elle se confie, ses deux jeunes enfants à bout de bras. Elle a fui son village après la mort de son mari, assassiné sous ses yeux. Elle ne connait personne à Kaya. En échange d’un bout de natte pour dormir, elle est exploitée comme « main d’œuvre à tout faire ». Elle se fait battre si elle refuse. « Quand je n’ai vraiment rien pour nourrir mes enfants, j’accepte de me prostituer pour 500 FCFA (0,80 euros). Parfois, on me donne moins. » Aminata baisse les yeux. Le conflit a ses formes de violences cachées, et non avouées.

  • Commune de Kaya –Burkina Faso. Le village de Balgouma (village d'éleveurs peul) a vu sa population doublée en accueillant des personnes déplacées Mossi et Peul. Credit photo: Samuel Turpin/ Oxfam

    En zone rurale, le spectre des querelles intercommunautaires

    « Dans les villages, le point d’eau sert à tout. Pour les besoins domestiques, pour préparer la nourriture, pour se laver, pour laver le linge, pour le verger ou le maraichage » explique Aboulaye Ba Fatman.  Il est président de l’association des maires ruraux de la région Centre Nord, et maire de la commune de Barsalogho. Abdoulaye dégage cette force tranquille et rassurante, mais ne baisse jamais son niveau de vigilance. « Nous pouvons tomber dans une embuscade à tout moment, dans un village ou sur la route ». Avec lui, nous avons quitté la ville de Kaya pour nous rendre dans les villages de la région. 85% des burkinabé sont aujourd’hui agropasteurs. Et un peu plus de la moitié des populations déplacées ont trouvé accueil dans des villages et des petites communes. Comme ici dans le village de Balgouma. « Ce que vous voyez là est un scénario que vous pouvez voir dans chaque village aujourd’hui », décrit-il. Le soleil qui brûle et qui transforme la terre en poussière. Des bras qui pompent. Le cliquetis du clapet qui libère à chaque brassée son demi-litre d’eau au bout du tuyau. Des dizaines de personnes et des dizaines de bidons qui campent devant le forage. Des corps qui patientent, des esprits qui s’échauffent, des voix qui apaisent. Et des centaines de bœufs groupés autour du petit bassin accolé à la pompe mécanique. Le bétail s’affaire lentement, à tour de rôle, obéissant aux gestes et aux claps de langue des bergers.

     « Pour un éleveur, son bétail est absolument tout. C’est son identité et son moyen de survie. Faire boire son bétail est donc plus important que sa propre vie. Alors on s’organise », explique le chef de village. Le bétail est prioritaire, acheminé par petits groupes dès les premières lueurs pour s’abreuver. Les femmes patienteront des heures avant de remplir leurs bidons.

     « Ce ne sont pas les personnes déplacées le problème. Mais l’eau ! » interpellent deux d’entre elles. Djeneba est habitante du village. Elle est peule et éleveuse. Aizata est mossi et agricultrice, déplacée dans ce village depuis une année. « Nous vivons ici tous ensemble en harmonie. Pour nous, peul ou mossi, il n’y a aucune différence. Il n’y a que des personnes qui souffrent. » Alors que les personnes déplacées rejoignent très majoritairement des villages de la même communauté, Balgouma est un village d’éleveurs peul qui a reçu indifféremment les deux communautés. Le conflit exacerbe le repli et les clivages communautaires. La cohabitation entre éleveurs et agriculteurs peut se dégrader rapidement dès que l’équilibre est rompu, et laisser place aux frustrations. La pression sur l’eau, le bétail qui piétine les champs et broute les cultures… Le scénario est en effet connu depuis des siècles. Il n’en faut pas davantage pour chercher des coupables à sa souffrance, et laisser libre cours aux vieilles rancunes. Les populations peules qui sont aujourd’hui parmi les populations les plus touchées par le conflit, sont aussi fréquemment accusées de complicité avec les groupes armés.

    « Imaginez, quand des déplacés s’installent dans un village avec leur bétail, la pression que cela peut mettre sur un point d’eau. A Barsalogho par exemple, tous les éleveurs se sont installés avec leur bétail en périphérie de la ville. Mais il n’y a aucun réservoir d’eau en surface pour abreuver les troupeaux. On peut comprendre que des querelles éclatent quand on utilise l’eau des forages pour le bétail, alors que les habitants de Barsalogho ne peuvent même pas se laver le minimum chaque jour » poursuit Abdoulaye Ba Fatman, qui prend sa casquette de maire. Située à 60 kilomètres de Kaya, la petite ville de Barsalogho est devenue l’épicentre du conflit depuis fin 2019. Les attaques et les embuscades sur la route la privent régulièrement de tout approvisionnement et de toute action humanitaire. Elle a dû absorber près de 88 000 personnes déplacées. Le triple de sa population. Dans l’urgence du besoin, des femmes parcourent cinq, parfois sept kilomètres pour aller chercher de l’eau et du bois de chauffe dans des villages en dehors de la ville. Ces mêmes villages que les populations ont fui à cause des attaques et la présence des groupes armés. Situation ubuesque. Violences, viols, enlèvements, les femmes préfèrent encore se taire pour protéger leurs familles et ne pas être répudiées.

  •  Village de Namsigui -commune de Kaya –Burkina Faso. Inoussa Sawadogo est agriculteur. "Je m'adapte aux effets du dérèglement climatique en adoptant de nouvelles techniques agricoles." Credit photo: Samuel Turpin/ Oxfam

    Derrière le conflit, les souffrances d’un monde rural

    Nous poursuivons notre route. Nous nous arrêtons dans les villages de Namsigui, Sera, Louda, Nesmetenga puis ici à Kiendyendé. Nous écoutons. Nous questionnons. Partout les mêmes témoignages et les mêmes scènes.

    « Le village existe depuis environ 300 ans. Et il n’avait jamais manqué d’eau plusieurs années de suite. Il y a encore 15 ans, les pluies étaient suffisantes pour le bétail et les cultures », se souvient Adama, chef du village de 62 ans. Même durant les grandes sécheresses de 1976 et 1984. Mais aujourd’hui il pleut moins. Sous les effets du dérèglement climatique, la saison des pluies est de plus en plus courte et vient de plus en plus tard. Le taux de précipitations a baissé en moyenne d’un tiers depuis les premiers relevés enregistrés au Sahel en 1951, tandis que la saison sèche est de plus en plus longue, et de plus en plus chaude. Les températures augmentent ici en moyenne 1,5 fois plus vite que sur le reste du globe. « Nous n’avons plus de repères. La météo est imprévisible, et les rendements ne sont plus suffisants pour faire vivre une famille », poursuit-il à voix feutré. Un seul des trois forages que comptait le village et les hameaux voisins reste aujourd’hui fonctionnel pour satisfaire les besoins d’environ un millier de personnes. Trois fois plus que le maximum préconisé par les standards humanitaires internationaux[1]. Tous les réservoirs à ciel ouvert qui servaient à l’irrigation des cultures ou au bétail se sont taris deux mois seulement après la fin de la saison des pluies. Le stress hydrique devient alors une réalité quotidienne dès la fin du mois de décembre. Pour 5 à 6 mois.

    « Nous n’avons plus le choix. Nous devons nous adapter », réagit Adama. Progressivement, les agropasteurs diversifient leurs activités pour ne plus dépendre d’une seule récolte, et expérimentent -malgré des difficultés d’approvisionnement- des semences améliorées résistantes aux fortes sécheresses.  Ils reviennent également à des techniques traditionnelles tombées dans l’oubli qui ralentissent l’évapotranspiration -comme les cordons pierreux, le Zai et les demi-lunes[2]- et fertilisent naturellement leurs sols, appauvris par des années de monoculture et de traitements phytosanitaires intensifs. Le paysan africain est devenu lui aussi dépendant de ces techniques venues de ces pratiques occidentales, présentées dans les années 90 comme un remède à l’insécurité alimentaire.

    « Il y a le manque de pluie, le manque d’eau, la hausse des températures et les effets du changement climatique. On le voit tous les jours. C’est une réalité. Mais il n’y a pas que ça », explique Belko, agropasteur de 33 ans. « En fait, nous n’avons plus accès à la terre, soit pour cultiver soit pour faire paître les troupeaux. Auparavant je pouvais guider mon bétail jusqu’à Barsalogho pour la transhumance. Ces terres nous sont aujourd’hui interdites. » Les réformes successives des codes forestier et foncier en 1997 puis 2009 ont contribué à fragiliser les droits de propriété des autochtones -qui se sont vu parfois chassés des terres qu’ils cultivaient depuis des décennies- et à précipiter une spéculation foncière qui vient nourrir le tropisme communautaire. Les populations rurales dénoncent sans détour une instrumentalisation de ceux qui utilisent les leviers économiques et politiques pour « s’accaparer les ressources du pays ».

    « Et tout ça… ça finit par décourager les jeunes, ou ça leur donne envie de rejoindre des groupes armés. Je dirais que sur 100 jeunes que je connais, 40 sont partis en ville ou en Europe pour essayer de survivre avec des petits boulots, 40 sont partis travailler dans les mines d’or. Et 20 seulement restent au village », conclut Belko.

     

    [1] Créés en 1997, les standards Sphère sont un ensemble de principes et de standards humanitaires qui s’appliquent dans quatre domaines techniques de l’intervention humanitaire. 1)La santé, 2)les abris, 3)la sécurité alimentaire et la nutrition, et 4) l’approvisionnement en eau, l’assainissement et la promotion de l'hygiène.

    [2] Le zaï est un système traditionnel de réhabilitation de la productivité des terres qui consiste à placer les semis dans des trous pour y concentrer les eaux de ruissellement et les matières organiques.